Gilets jaunes : voir l’article sur Médiapart

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A Montpellier, le mouvement des gilets jaunes en quête d’un nouveau souffle 3 novembre 2019

Par Lucie Delaporte

Quelque six cents « gilets jaunes » ont convergé ce week-end à Montpellier pour la quatrième « Assemblée des assemblées ». À la veille de fêter son premier anniversaire, le mouvement cherche à se réinventer pour durer. L’ancien musée de l’Agropolis ressemble à une soucoupe volante fatiguée. La mairie de Montpellier n’ayant pas donné de salle, c’est dans ce grand squat que près de deux cents délégations de « gilets jaunes » se sont réunies du vendredi 1er au dimanche 3 novembre pour envisager les suites d’un mouvement qui va fêter son premier anniversaire dans quelques jours. Les quelque six cents participants sont venus à cette quatrième « Assemblée des assemblées » (ADA), préparer cette date anniversaire et discuter de l’avenir du mouvement.

Comme dans les précédentes « AG des AG », qui ont eu lieu à Commercy (Meuse), Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) et Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), les délégués ont travaillé tout au long du week-end au sein de différents ateliers thématiques. « On a décidé de ne pas faire d’appel final contrairement aux autres AG, explique Franck Bernard, l’un des organisateurs du week-end. Cela permet de travailler sans cette pression-là. On n’est pas obligés de trouver un consensus. » Les ateliers fonctionnent en table ronde où doivent être dégagés des points d’accord, des points de désaccord et des points en suspens.

Après cinquante-deux samedis de mobilisation, l’essoufflement du mouvement est un fait que nul ici ne conteste. Le soutien de la population, très fort au début du mouvement, s’est aussi peu à peu effrité. L’heure est donc aux interrogations autant qu’à la remobilisation. « Toujours là ! », clame un slogan sur un gilet jaune, alors que les participants se félicitent d’être encore très nombreux à s’être déplacés pour ces trois jours. Pourtant, le doute s’est installé. « Certains se demandent si dans certaines actions, il ne vaut pas mieux enlever le gilet jaune. C’est devenu très clivant », reconnaît Franck Bernard qui estime, comme beaucoup ici, que le mouvement doit trouver un nouveau souffle. « C’est dur de durer », plaisante Guy, délégué dans une commune du Morbihan. « On a perdu du monde partout mais à certains endroits, ça commence à revenir », raconte-t-il, estimant que le mouvement gagnerait à se recentrer sur les sujets qui ont fait son succès au départ : le pouvoir d’achat, les injustices fiscales et le RIC. Pour beaucoup, il faut maintenant réinvestir les ronds-points.

Dans le questionnaire envoyé aux AG locales en amont de l’Assemblée, c’est la thématique « Comment retrouver un lien avec la population ? », parmi les sept proposées, qui a obtenu le plus de suffrages. « Fatigue », « lassitude », mais aussi « peur de manifester face à la répression policière » sont parmi les raisons les plus fréquemment invoquées pour expliquer le reflux du mouvement. « Les images de casse et de violences qui sont passées en boucle sur certaines chaînes nous ont fait beaucoup de mal », avance un participant à une table ronde consacrée à la communication et aux médias. À Montpellier beaucoup de participants, conscients que la bataille de l’opinion est loin d’être gagnée, insistent donc sur la nécessité de revoir à la fois le discours et les modes d’action. « À nous de nous réinventer, mais il y a plein de talents chez les gilets jaunes. Grâce à Emmanuel Macron, on a pu s’unir et refaire peuple. On ne va pas s’arrêter là », veut croire l’un des organisateurs.

Renouveler le discours pour qu’il soit plus positif semble faire consensus. « Il faut travailler sur le vocabulaire qu’on emploie », précise une jeune fille lors d’une séance plénière. « Il faut arrêter de parler de violences mais d’autodéfense populaire », propose-t-elle, très applaudie. Face à un certain discours politique qui a circonscrit la mobilisation à une posture d’opposition stérile, elle propose, en accord avec son groupe de travail, de « créer un récit utopique de la société dans laquelle on veut vivre et de le mettre en action », détaille-t-elle.

Beaucoup pointent la nécessité de renouveler aussi les modes d’action. « Il faut changer de stratégie, de routine pour surprendre », affirme un délégué évoquant les différentes actions en préparation pour le 17 novembre – qui ne peuvent être dévoilés à la presse. « Il y a des lieux qui rebutent certaines personnes, comme les squats. Il faut des lieux sécurisants », poursuit-elle. La destruction des cabanes, après l’évacuation des ronds-points, a souvent contraint les gilets jaunes à investir des squats, faute de mieux, pour se réunir. Sur le terrain, le manque d’endroits pour se retrouver est perçu comme une question essentielle, expliquant, en partie, l’usure des gilets jaunes. Guillaume, militant près de Limoges, raconte que la question du lieu a même scindé son groupe. « On cherchait depuis des mois un local et un collectif d’aide aux migrants nous a finalement proposé une salle dans un grand squat. Une partie du groupe n’a pas voulu venir en disant que ce n’était pas leur cause, qu’il fallait rester sur nos revendications de base », explique-t-il. Un récit à l’image d’un débat, profond et parfois vif au sein du mouvement, sur la nécessité de s’ouvrir à d’autres luttes ou au contraire de se « recentrer » sur les bases originelles des gilets jaunes.

La question « Comment travailler concrètement avec les autres mouvements ? » a été, après la nécessité de retrouver le lien avec la population, la thématique qui a réuni le plus de participants. « Pour moi, les municipales, c’est le scrutin le plus important. Le local, c’est la base » Le contexte politique, espèrent nombre de gilets jaunes, avec la réforme des retraites et de l’assurance-chômage, devrait permettre au mouvement de rebondir. « Il faut se saisir de ces deux sujets : aller tracter à la sortie de Pôle emploi », propose ainsi un participant à une session plénière. Mais dans ce mouvement « apartisan », qui s’est développé à distance des organisations syndicales, rejoindre d’autres luttes n’est pas forcément évident pour tout le monde. Tout au long du week-end, les divergences sont apparues entre ceux qui estiment qu’il y a un risque de dissolution du mouvement dans ces convergences et ceux qui pensent que, pour ne pas disparaître, les gilets jaunes doivent impérativement s’ouvrir.

L’organisation de la grève du 5 décembre, lancée par les organisations syndicales contre la réforme des retraites, fait en revanche l’unanimité. À l’issue des différents ateliers, un consensus s’est aussi dégagé aussi pour « travailler avec les syndicats sur des luttes ponctuelles, avec le collectif Extinction Rebellion sur des objectifs précis et bien préparés », comme le précise un délégué. « La convergence est difficile avec les agriculteurs à cause de la FNSEA », reconnaît-il, invitant les gilets jaunes à « travailler avec d’autres organisations » dans le monde agricole.

Les prochaines échéances municipales sont aussi perçues par nombre de gilets jaunes comme une opportunité dont le mouvement doit se saisir. Certains ne cachent pas leur scepticisme. « Pour moi une liste classique, quelle qu’elle soit, c’est non ! Il n’y a rien à attendre d’un système pyramidal même au niveau local », tranche Noémie. Maëlle, jeune militante lyonnaise, s’interroge sur l’opportunité de suivre ce calendrier électoral. « Est-ce qu’il faut des municipales alternatives ou une alternative aux municipales ? », questionne-t-elle, penchant clairement pour des assemblées qui « fassent pression » et exercent un « pouvoir parallèle » aux maires. D’autres rappellent qu’investir l’échelon local fait partie de l’ADN du mouvement. Une représentante de Saillans dans la Drôme, un village emblématique qui a mis en œuvre une gestion participative de la commune, plaide pour que les gilets jaunes se saisissent de ces élections pour passer un cap. « Pour moi, les municipales, c’est le scrutin le plus important. Le local, c’est la base », affirme-t-elle au sein d’un petit groupe de travail consacré à ce thème. « Bien sûr, c’est différent à Marseille ou dans un petit bled, mais c’est en prenant les mairies à la base qu’on va réussir à changer les choses », renchérit un participant qui vient du Limousin. Après le cuisant échec des listes estampillées gilets jaunes aux élections européennes, plus personne ne défend la constitution de telles listes. La formule qui séduit est plutôt celle de listes citoyennes soutenues par des gilets jaunes. « Attention, le communal est aussi inféodé », avance un participant qui rappelle comment les mairies ont progressivement perdu une grande part de leurs prérogatives. Antoine qui mène depuis plus d’un an une réflexion dans son village de l’Ardèche sur le sujet de la démocratie locale explique qu’il faut travailler à l’échelle de la communauté de communes. « Car même si on arrivait à prendre la mairie, on aurait les mains liées par la communauté de communes, précise-t-il. C’est très chronophage et tout est fait pour dégoûter les citoyens de s’investir là-dedans, mais ça vaut le coup. »

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