Roland

Confluences 81 s’associe à l’hommage rendu à Roland Foissac*, figure communiste du Tarn, décédé accidentellement le 1er juillet.


Mi-août, il ne sera pas à la “Hestejada de las Arts d’Uzeste”, rendez-vous auquel, depuis 1978, Nelly et lui furent si souvent fidèles. Dès cet automne, nous chercherons sa silhouette lors des manifestations, rencontres et rassemblements qui continuent de faire vivre le Tarn citoyen.
Roland Foissac nous a quittés le 1er juillet dernier, victime d’une chute accidentelle. Instituteur, militant de la pédagogie Freinet, élu local et responsable communiste durant de longues années, il laisse surtout le souvenir d’un homme pour qui l’engagement politique relevait d’une exigence morale autant qu’intellectuelle.
Ses convictions étaient profondes, nourries de Jaurès, de la Commune de Paris et de toute l’histoire du mouvement ouvrier. Très tôt, il avait pris ses distances avec le stalinisme, au nom d’une conception profondément démocratique, humaniste et émancipatrice du communisme. Ces derniers mois, inquiet des dérives bureaucratiques et autoritaires qu’il voyait resurgir dans une partie de la gauche, il avait rejoint Alternative communiste, où il retrouvait pleinement l’idéal politique auquel il était demeuré fidèle toute sa vie.
Ce qui frappait chez Roland, c’était moins l’affirmation de ses certitudes que son attention à celles des autres. Il écoutait avant de répondre, cherchait à comprendre avant de convaincre. Instituteur jusque dans sa manière de dialoguer, il ne cherchait jamais à avoir le dernier mot, mais à faire grandir la réflexion de son interlocuteur. Sa curiosité, sa vaste culture historique, politique, philosophique et littéraire, son goût du débat sans invective faisaient de chaque échange un moment d’enrichissement mutuel.
Communiste de conviction, il fut aussi, inlassablement, un artisan du rassemblement. Non d’une union de circonstance, mais d’une coopération exigeante entre les forces de transformation sociale. Ces derniers mois encore, il avait été l’une des chevilles ouvrières de la Démarche de coopération, présentée dans un récent numéro de Confluences 81. Cette initiative lui ressemblait : rassembler sans renier ses convictions, construire sans effacer les différences, faire vivre l’intelligence collective plutôt que les rapports de force.
Cette fidélité à ses convictions allait de pair avec une fidélité plus discrète, mais tout aussi essentielle : celle qui l’unissait à Nelly. Leur engagement fut indissociable. Ensemble, ils furent de tous les rendez-vous de la solidarité internationale : la Palestine, qui occupait une place particulière dans leur cœur, Cuba et, plus largement, tous les combats pour l’émancipation des peuples, contre les dominations, pour la paix et la dignité humaine.
Son absence sera désormais visible dans bien des rassemblements. Sa présence, elle, continuera longtemps d’habiter celles et ceux qui ont eu la chance de cheminer à ses côtés.
Il nous laisse un vide immense, mais aussi un héritage précieux : celui d’une fidélité sans sectarisme, d’une culture toujours en éveil et de la conviction, profondément jaurésienne, que l’on ne transforme durablement le monde qu’en faisant grandir ensemble l’intelligence, la justice, la paix et la fraternité.
À l’heure où tant de débats publics se réduisent à l’invective ou à l’entre-soi, Roland Foissac nous rappelle qu’il est possible de demeurer fidèle à des convictions fortes sans jamais renoncer à écouter, comprendre et rassembler. C’est peut-être, aujourd’hui, la plus actuelle de ses leçons.

Elles et ils ont dit (Extraits) :
Union départementale CGT
“Nous avons appris avec tristesse, le décès accidentel de notre camarade Roland FOISSAC.
Nous saluons son engagement syndical au sein de la CGT et son combat politique constant pour la justice sociale et la dignité au travail. (…) Que son souvenir et ses luttes continuent d’inspirer celles et ceux qui poursuivent le chemin.”


Au nom des ami.e.s du Mouvement de la Paix dans le Tarn

“Un compagnon de toujours des militantes et militants de la Paix (…) nourri de la pensée et de l’action de Jaurès (…) Toutes nos pensées vont vers Nelly, son épouse, incessante initiatrice dans le champ progressiste et de la PAIX.”


Paul Collin
Responsable de la section du Tarn de la LDH
“Roland Foissac était un exemple de droiture, d’honnêteté intellectuelle, d’énergie calme. Ami du débat, d’une dialectique fine et argumentée, assise sur des connaissances historiques solides, il était pour moi une rare référence politique. Avec parfois des appréciations différentes, nous partagions les mêmes convictions d’humanité. Et son humour me manque déjà.”

Le conseil d’orientation de l’ Ajet
« C’est avec une énorme émotion que nous venons d’apprendre le décès brutal de Roland Foissac, ce mercredi (…) Une mort brutale, violente, injuste et qui nous touche profondément.
Nous adressons nos condoléances les plus sincères et affectueuses à Nelly et à ses enfants.
Roland a été un des fondateurs de l’AJET, il y a 30 ans. L ‘AJET lui doit beaucoup, son investissement était total. Il faisait sienne la pensée jaurésienne en ces temps troublés, le débat d’idées indispensable, la recherche de l’unité à gauche et la nécessité de changer le monde.
Roland va nous manquer. “

Alternative Communiste
“Il n’est pas mort celui qui a semé (…) Jusqu’à la dernière minute, Roland n’aura eu que le souci d’œuvrer en faveur du rassemblement populaire à gauche, appelant les organisations de gauche et de progrès du Tarn à coopérer entre elles pour cela, d’abord afin de pouvoir empêcher l’extrême droite d’accéder aux plus hautes responsabilités du pays, et au-delà pour que puissent advenir les transformations sociales, écologiques et démocratiques répondant aux besoins de toutes et tous.”

Karen Erodi
Députée LFI du Tarn
“Roland était de ceux que l’on aimait retrouver à chaque rassemblement pour la paix entre les peuples, à chaque mobilisation pour nos services publics, aux côtés des luttes ouvrières, pour la justice sociale et pour la protection de l’environnement, de Sivens à l’A69, et tellement d’autres que l’on ne peut pas en faire la liste !…Je remercie Roland pour ce qu’il était, un homme politique respecté et respectable, un républicain avant tout. Je le remercie pour ses conseils précieux, sa bienveillance et même si parfois nous n’étions pas d’accord, nous avions un profond respect l’un envers l’autre.!”

Géraldine Rouquette
Conseillère régionale PCF
“Il est très difficile de dire en quelques mots ce que Roland Foissac a représenté pour les militants et les élus du PCF ces cinquante dernières années (…)
Celui à qui je veux rendre hommage ici, c’est l’élu qui a construit et présidé l’Association des Élus Communistes et Républicains dans le Tarn. Grâce à son énergie et à sa ténacité à toute épreuve, il a réussi à organiser des élu.e.s au-delà des rangs de notre parti pour défendre dans les collectivités territoriales des choix progressistes et lutter contre les mesures antisociales, dangereuses ou injustes. (…) J’ai fait partie de ces élus, en coprésidant l’ADECR avec lui (…) nos choix politiques divergents nous ont éloignés ces dernières années mais je sais ce que je lui dois.
Je garderai en mémoire nos discussions sur la poésie tout autant que nos engueulades sur le parti et sur l’autoroute (…) Ce soir, je pense à Nelly, indissociable de Roland dans tous les combats, à leur famille et je leur adresse mes sincères condoléances et tout mon soutien.”

Patrick Le Hyaric
Ancien Directeur de l’Humanité
“Hier encore, nous devisions sur la comparaison des températures dans le Tarn et le Morbihan. (…) On labourait des idées pour empêcher que, dans dix mois, une vague brune ne se déverse sur la France de la Commune de Paris, la France de la Révolution, la France de Jaurès…
Rayonnant de chaleur humaine, de savoirs et d’expériences accumulées, Roland était cette voix douce et chantante appelant à déplisser les complexités du moment et à défricher les sentiers menant vers la justice, la liberté et la paix. (…) Il combattait les grands retards d’à-venir. Voilà qui le plaçait du côté de la jeunesse en mouvement (contre le) barrage de Sivens, (…) l’autoroute A69…Comme une page qui
s’arrache ce soir, je perds un ami. Une chaise restera vide au banquet des militants du bonheur…. “

Fabien Gay
Sénateur PCF de Seine-Saint-Denis, Directeur de l’Humanité

“Roland était de ces militants qui incarnent toute une histoire : fils de mineur, instituteur, secrétaire fédéral du PCF pendant de longues années, vice-président du Département, élu local infatigable, il était depuis plus de 50 ans, une figure du parti communiste et au delà, de la gauche de ce département du Tarn qu’il chérissait tant.
Toute sa vie, il a porté avec dignité, force et conviction les valeurs de solidarité, de justice sociale et d’émancipation qui sont le cœur de notre engagement communiste. Il contribua à la mise en place d’un chèque collégien ou encore des premières chartes sur la démocratie participative. En tant que vice président du département. Il avait voté contre la construction du barrage de Sivens.
(…) Jusqu’au bout, il aura œuvré pour l’unité de notre camp social et alerté contre le danger de l’extrême-droite. “

“BÂTISSEURS DE MÉMOIRE”, au Marestaing

Vernissage le lundi 27 juillet à partir de 18h30 de l’exposition : BÂTISSEURS DE MÉMOIRE du sculpteur sénégalais Balla Ndao en résidence depuis 6 semaines à la Scac Marestaing

L’exposition  sera visible jusqu’au 13 septembre, du mercredi au dimanche de 15h30 à 18h30.

Balla nous présente un ensemble de sculptures monumentales en métal né d’une recherche artistique développée durant sa résidence

Artiste sénégalais profondément lié aux pratiques de récupération, il inscrit son travail dans une démarche où le métal ou l’œuvre monumentale devient porteur d’histoires humaines, de transmissions et de traces culturelles

ALLIANCES TERRESTRES EST MAINTENANT EN ACCÈS LIBRE …

Si vous n’avez pas encore eu l’occasion de voir ce formidable film d’Isabelle Haelvoët (89 mn – 2024), il n’est pas trop tard.

Il est maintenant en accès libre 👉https://www.youtube.com/watch?v=9BrJM_YO080

Vous y découvrirez la lutte locale contre le projet de l’autoroute #A69 prévoyant de relier Castres à Toulouse. Par les récits de ses acteurs, on découvre ainsi la genèse du collectif La Voie Est Libre, leur alliance avec le Groupe National de Surveillance des Arbres, la Confédération Paysanne, les chercheurs de l’Atecopol, les activistes de Extinction Rebellion, et enfin l’essor donné par Les soulèvements de la terre

SOUTENEZ LE FILM “ALLIANCES TERRESTRES”

SOUTENEZ LA SENSIBILISATION AUX LUTTES LOCALES

Soutenez la réalisation du film autoproduit par Isabelle Haelvoet (La Graine de) axé sur la lutte contre le projet d’autoroute #A69 Castres-Toulouse !

Il lui faut encore réunir 17.672 € pour la réalisation et elle a besoin de notre soutien à tous… si chaque @followers contribue à hauteur de 5€, le film sera financé !!

https://www.helloasso.com/…/co-production-du-film…

Sinon, vous pouvez également acheter le film sur clé USB :

https://lagrainede.com/allian…/acheter-la-cle-usb-du-film

La bande-annonce : https://www.youtube.com/watch?v=REX-S2qOooU&t=15s

A partager sans modération 🙏

Communiqué des organisations de gauche et de progrès de Castres

La déprogrammation de la pièce “Passeport” d‘Alexis Michalik, qui devait être jouée
au théâtre municipal de Castres le 27 février 2027 a eu un retentissement national
et constitue un signal particulièrement préoccupant. Au-delà du sort réservé à un
spectacle, cette décision du nouveau maire RN remet en cause la liberté de
création, l’indépendance de la programmation culturelle et l’ouverture qui doit
caractériser toute politique culturelle publique.
Par ailleurs, l’épisode concernant la brutalité de la mairie envers les gens du
voyage suscite des inquiétudes.
Face à cela, les organisations signataires, syndicats, associations, collectifs, partis
et mouvements politiques, ont décidé :

  • de poursuivre les initiatives engagées pour obtenir que la pièce Passeport
    puisse être présentée à Castres ;
  • de surveiller la gestion municipale, informer les citoyen.ne.s, soutenir les
    associations et les individus fragilisés, et appeler à des mobilisations
    citoyennes.
    Face au RN, la lutte contre toutes les discriminations est une
    priorité. L’union et la vigilance s’imposent.

Signataires
Alliance pour une République Écologique et Sociale (L’APRES) l Alternative Communiste l Assemblé populaire pour Faire Front Citoyen l Association pour le Développement de l’Emploi Agricole et Rural du Tarn (ADEART),
l Association Jaurès Espace Tarn (AJET) l Association pour la Taxation des Transactions financières et pour l’Action Citoyenne (ATTAC81) l Autan(t) le Faire ! l Castres-Antifa l Castres en Commun l CFDT l CGT Educ’Action l La Confédération paysanne l Le Comité Paloma-81 du Mouvement de la Paix l Confluences81 l les groupes ELAfF (Ecolo-Libertaire Antifasciste & Féministe) & CAFAART (Collectif AntiFasciste, Anarchiste, Anti Raciste dans le Tarn) l Fédération Syndicale Unitaire l Génération.s , L’Association Comités Inter-Mouvements Auprès Des Évacués (La Cimade) l Les Écologistes l Le Groupe d’Action Castres Insoumise (LFI) l La Ligue des Droits de l’Homme (LDH) l Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (MRAP) l Nouveau Parti Anticapitaliste (Comité Sud NPA-A) l Parti communiste français (PCF) l Parti Socialiste (PS) l Place Publique l Le Planning Familial l Pour une Écologie Populaire et Sociale (Peps) l Réseau Éducation Sans Frontières (Resf Castres), l SFA Midi-Pyrénées (Cgt Spectacle) l Union locale des Syndicats Cgt l Union Syndicale Solidaires Tarn l

Alternatives et Autogestion s’associe également à ce communiqué

LES CHEMINS DE L’ÉMANCIPATION

Article “réactualisé” , extrait du Cahier de Propositions n° 10 d’Alternatives et Autogestion “Femme, Vie, Liberté, Partout ! “ https://alternatives-et-autogestion.org/wp-content/uploads/2025/03/Cahier-de-Proposition-n%C2%B0-9-compresse-1.pdf

L’affaire des viols de Mazan a agi comme un révélateur brutal : les violences sexuelles ne sont pas commises uniquement par des individus isolés, des « monstres » étrangers à notre société. Les auteurs de ces crimes vivent parmi nous, dans nos familles, nos quartiers, nos villages, nos lieux de travail. Ils peuvent avoir une vie sociale ordinaire, être connus, parfois appréciés de leur entourage.

Nous le savions, bien sûr. Mais nous avons trop souvent préféré ne pas regarder, ne pas entendre, ne pas interroger ce qui se passait autour de nous. Faire comme si nous n’étions pas concernés. Nous, les hommes en particulier. Faire comme si nous n’avions jamais eu de gestes déplacés, de paroles ambiguës, de comportements que nous aurions peut-être minimisés, ou comme si nous n’avions jamais été témoins de situations semblables sans intervenir.

Faire comme si un modèle ancien de masculinité, fondé sur la puissance, la possession et la domination, allait de soi. Comme si les femmes devaient encore trouver leur place dans un monde pensé sans elles. Comme si les revendications d’égalité portées par les femmes remettaient en cause un ordre naturel, alors qu’elles contestent simplement une histoire de privilèges et d’inégalités.

Mais pouvons-nous avancer sur la question des violences sexistes et sexuelles par une approche uniquement morale, voire moralisatrice ? Certainement pas. La condamnation des actes est indispensable, mais elle ne suffit pas. Il faut comprendre les mécanismes qui les rendent possibles et entreprendre un travail collectif de transformation.

Les racines sont profondes. Nos sociétés se sont longtemps organisées autour d’un ordre patriarcal, dont le « pater familias » romain constitue une illustration ancienne. Les institutions, les traditions, certaines interprétations religieuses, l’éducation et les représentations culturelles ont contribué, au fil des siècles, à maintenir des rapports inégalitaires. Celles et ceux qui ont tenté de s’en affranchir ont souvent été marginalisés, ridiculisés ou réprimés.

Des « sorcières » aux suffragettes, d’Olympe de Gouges aux militantes féministes contemporaines, l’histoire est pourtant aussi celle des résistances et des conquêtes. Le vent est en train de tourner. Des mouvements féministes des années 1960 aux femmes d’Iran, des luttes du Chiapas et du Rojava au mouvement #MeToo, des résistances des femmes afghanes aux combats du MLAC, des sardinières aux grévistes sans-papiers des hôtels Ibis, partout les femmes s’organisent.

Elles ont parcouru ensemble un long chemin, fait de luttes, de solidarités et de victoires. Elles adressent aux autres femmes ce message simple et puissant : « Viens, petite sœur. Ensemble, on a moins peur. » Elles montrent surtout que l’émancipation n’est jamais une utopie abstraite : elle devient possible lorsque des personnes décident de s’unir et d’agir.

Gisèle Pélicot est à la fois l’héritière et le symbole de cette longue histoire. Par son courage, sa détermination et son choix de rendre public ce qu’elle a subi, elle a déplacé la honte : elle n’appartient plus aux victimes, mais aux agresseurs et à ceux qui les protègent.

Son combat nous invite à poursuivre le chemin, femmes et hommes, ensemble et parfois séparément, vers une société débarrassée des dominations. Car l’émancipation des femmes ne constitue pas une revendication particulière : elle participe d’une émancipation plus large de l’humanité.

Elle suppose de transformer nos rapports sociaux, de construire des espaces fondés sur l’égalité réelle, la solidarité, l’autogestion et le partage du pouvoir. Elle appelle à dépasser les logiques de possession, de compétition et de domination qui traversent encore nos sociétés.

Le chantier est immense. Mais il est ouvert.

Sur la question agricole : de l’industrialisme à l’écologie.

Retrouvé dans nos archives ce texte de Philippe ZARIFIAN datant de 2016

J’ai, dans un texte précédent, indiqué l’importance de la révolte actuelle de la paysannerie. Mais sans entrer dans les questions de fond qui la sous-tendent. C’est quelques propositions à ce sujet que je voudrais faire, en particulier à partir de mon expérience de chercheur à l’INRA et de mes nombreux voyages.

13 février 2016

Philippe ZARIFIAN

1. La question agraire et agricole dans la tradition socialiste.

Dès le départ, c’est-à-dire dès la création du premier grand parti politique se référant explicitement au socialisme d’inspiration marxiste, le parti social-démocrate allemand, à la fin du 19ème siècle, la vision industrialiste de l’agriculture a été clairement privilégiée. On trouve cette conception pleinement développée et argumentée dans le livre de Karl Kautsky, publié en 1899, et intitulé “La question agraire. Etude sur les tendances de l’agriculture moderne”. Kautsky pose l’industrialisation de l’agriculture et la prolétarisation des paysans comme inévitable, base à partir de laquelle une option socialiste pourra être posée : «  Une chose est certaine. Dans un grand nombre de domaines, la production agricole a été transformée en production industrielle; dans beaucoup d’autres domaines, cette transformation est prochaine; nul domaine de l’activité agricole n’est entièrement assuré contre cette prise de possession ».

L’agriculture moderne est mal partie… Il a existé et existe toujours une erreur théorique. Peu importe de savoir si cette “erreur” était en réalité commandée par des intérêts de classe, et donc volontaire, ou pas. La théorie a elle-même ses propres exigences de vérité.

Considérer la terre, son rapport aux plantes et aux animaux comme à des matières premières, assimilables à celles qu’exploite l’industrie, et considérer le paysan comme l’équivalent d’un ouvrier représentent une même erreur. C’est tout simplement faux.

D’une part, le processus de production agricole est qualitativement différent du processus industriel : nous n’avons pas affaires à des ouvriers transformant de la matière, mais à une production assurée par la rencontre entre des plantes, potentiellement aptes à se transformer et se développer (à partir d’une graine par exemple) et une terre et un climat favorables à une telle croissance. L’être humain n’intervient pas directement dans le cœur du processus de production. Ce n’est pas, quel que soit son statut juridique, un ouvrier. Son rôle est de préparer, créer et maintenir les conditions favorables à cette production naturelle (par la nature). Et de l’achever (coupe, entreposage, expédition, etc.).

L’immense erreur de l’agriculture industrialiste a été et est toujours d’ignorer cette vérité de base et d’avoir développé des processus artificiels qui appauvrissent et finissent par détruire ces processus foncièrement naturels. Il en est de même, et de façon encore plus flagrante, pour l’élevage : ce n’est pas l’agriculteur qui produit du lait ou de la viande. C’est bel et bien l’animal, donc un être de nature.J’ai eu la chance, au Brésil, de pénétrer dans une forêt primaire: j’ai été frappé par la densité et l’intensité des processus qui s’y jouaient.

L’agriculteur peut agir sur le rendement de la vache, sur le caractère de la viande (par croisement d’espèces par exemple), etc., mais il n’est jamais au coeur de l’acte de production. En faisant des paysans des “exploitants agricoles” ou des “ouvriers agricoles” (selon leur statut juridique), on a totalement faussé le regard qu’il fallait porter sur leur travail, et, pris dans les mailles d’une agriculture industrialiste, les agriculteurs ont eux-mêmes détourné et dégradé leur propre regard, leurs manières de travailler, souvent à contrecœur.

Il a peut être fallu un siècle pour s’en apercevoir, mais le résultat est là : l’agriculture (capitaliste) industrialiste nous plonge tous dans un devenir catastrophique (le mot n’est pas exagéré). En effet, aux dégâts propres à l’agriculture capitaliste industrialiste s’ajoutent les effets de la crise écologique globale, et en particulier du dérèglement climatique.

Citons un certain nombre des conséquences négatives actuelles :

– des millions de personnes, d’ores et déjà aux prises avec la famine et la mort. Outre des causes proprement politiques et sociales (des guerres en particulier), l’ampleur prise par ces famines est liée à la rencontre, dans des lieux préalablement secs et peu fertiles (mais qui étaient déjà connus comme tels avant), entre les effets du dérèglement climatique mondial et l’accaparement des meilleures terres par une agriculture industrialiste d’exportation, aux mains d’une petite minorité. Ce problème est majeur : ce n’est pas demain qu’une partie de l’humanité meurt. C’est aujourd’hui !

– dans le même sens, l’essor d’une grande agriculture d’exportation spécialisée, épuisant les terres les plus riches, dans des pays où l’autosuffisance alimentaire n’est pas assurée, et de loin pas !!! Ce sont là des choix politiques particulièrement négatifs, dans les pays où sévissent, à large échelle, la sous-alimentation et la pauvreté.

– le développement des “sans terre”, phénomène nettement plus étendu qu’on ne le croit. Dans les pays du Sud, ces “sans terre” sont constitués de petits paysans, qui avaient commencé à cultiver la terre, mais chassés par les grands propriétaires, qui, non contents de posséder de grandes exploitations, constituent, de manière parfaitement légale (mais avec l’appui de milices privées), des vastes réserves, soit pour une extension future de leurs exploitations, soit pour spéculer sur d’éventuelles réserves en ressources minérales, énergétiques ou arboricoles. Au Brésil, le mouvement social des “sem terras” a su se constituer et se battre, mais sans trouver un réel soutien de la part du gouvernement. Ce phénomène est plus vaste qu’il n’y paraît, car dans nos pays, pays dit du Nord, une partie du phénomène de l’exode rural a été alimentée par d’anciens paysans, qui seraient restés sur leurs terres, si les conditions de survie économique et d’accès à la propriété de la terre, ne les avaient pas “jetés sur les routes”.

– La montée de l’endettement des agriculteurs. C’est un phénomène particulièrement frappant dans le cas français : l’acceptation, en partie forcée, d’une agriculture industrialiste a obligé une large partie d’agriculteurs familiaux, voire de ceux qui se sont regroupés en coopératives, à s’endetter pour l’achat des machines, l’achat des aliments pour animaux ou des engrais chimiques, l’éventuel agrandissement de la propriété, etc., tous phénomènes qui, confrontés aux aléas des prix des produits agricoles, a provoqué et provoque toujours en endettement important, donc une sorte de cercle vicieux dans lequel les agriculteurs se trouvent enfermés. Outre les phénomènes de nationalisme exacerbé que cela peut engendrer, outre le sentiment malsain de vivre comme des assistés de la PAC, c’est tout simplement l’une des causes qui provoque la fuite devant l’activité agricole et accentue la désertification des campagnes.

– L’épuisement des sols, du fait d’une agriculture intensive, de la course aux rendements, mais aussi, de manière encore plus profonde, de la logique industrialiste. Compenser cet épuisement par un recours croissant à des engrais chimiques provoque les conséquences que l’on sait. C’est l’aspect sur lequel l’agriculture biologique s’est concentrée et avec raison, mais ce n’est qu’un aspect parmi d’autres. – Une réduction permanente de la biodiversité. Elle n’affecte pas que les formes de vie les plus visibles. Elle touche la diversité des micro-organismes et des insectes, éléments essentiels pour le développement des plantes. Elle affecte la diversité des types de plantes et d’animaux. Et, en définitive, détruit des écosystèmes, des chaînes interdépendantes de vie, qui touche, en négatif, les possibilités actuelles et futures de développement des élevages et des cultures. Ainsi que l’esthétique des paysages et des lieux de vie.

– Dans des pays comme la France ou les Etats-Unis, des processus, qui s’auto-entretiennent, de surproduction et de surconsommation. L’une favorise l’autre, sans en être la seule cause bien entendu.

Cela se marque au niveau de la santé des “consommateurs” : obésité, mal bouffe (il n’y a pas que MacDo qui soit en cause !), abus d’aliments ou de boissons, dont le caractère nocif pour la santé peut se révéler, campagnes de publicité périodiques faites dans les grandes surfaces pour écouler en grande quantité tel ou tel type de produit, effets d’imitation de la part des “consommateurs”, associés souvent à une perte de culture culinaire et à une absence de culture en matière de diététique, etc.

– Perte de la qualité gustative des aliments. Ce n’est pas qu’un détail : standardisation des produits et production industrielle vont de pair avec une homogénéisation du goût et une perte de la qualité et la diversité gustatives des produits. C’est un élément du plaisir de vivre qui se détériore. Ne prenons qu’un exemple : qui se rappelle encore ou a accès à la consommation de yogourts savoureux ? Les yogourts offerts aujourd’hui par les grandes marques sont sans saveur et doivent, pour se vendre, être associés d’autres ingrédients, en particulier des goûts de fruit ou de vanille, produits en partie par des procédés chimiques…

– Guerres commerciales incessantes sur les marchés mondiaux, dont on trouve l’expression dans les cycles de négociations, sans cesse en échec, qui marquent l’Organisation Mondiale du Commerce. – Etc. Le domaine de l’élevage englobe d’autres facteurs. Nous n’allons pas les détailler. 

La conséquence globale selon nous, en est claire : il faut rompre avec cette approche et cette politique industrialistes -capitalistes relatives à l’agriculture. Et il y a, là, comme dans tous les phénomènes qui touchent à l’écologie, urgence.

2. Propositions pour une agriculture écologique.

L’existence, désormais reconnue officiellement, et contrôlées sous forme de normes, d’une agriculture biologique, marque sans aucun doute un progrès. Mais limité : avant tout centrée sur le caractère naturel des produits utilisés dans la culture ou l’élevage, cette agriculture n’est, de loin pas, une réponse à l’ensemble des problèmes que nous avons soulevés.

Dans les critiques que nous avons faites dans les parties précédentes de ce texte, quelques éléments d’alternative ont été posés. Nous voulons maintenant les développer de manière systématique.

1) Il faut d’entrée de jeu changer de paradigme, ou, si l’on préfère, de manière de penser l’agriculture. L’agriculture opère sur du vivant. Elle opère sur des processus qui relèvent de ce vivant, qui relèvent directement des potentialités que la nature recèle en elle-même. Avec l’agriculture, nous sommes placés immédiatement au cœur de la question écologique : celle des rapports cognitifs, sensibles et pratiques que les humains entretiennent avec les processus et propensions de la nature, et qui plus est, dans ce cas précis, dans le règne du vivant. Au sein de ce rapport, les humains qui, à un titre ou un autre, interviennent dans le domaine agricole doivent avoir une vision précise de leur rôle : ce ne sont pas eux qui sont situés au cœur de la production. Cette dernière est le produit de l’action dynamique de la nature sur elle-même.

Par contre, les humains ont un rôle fondamental à jouer pour orienter, préparer, créer les conditions les plus favorables possibles à cette action de la nature, pour en rapporter les effets positifs dans la vie sociale et individuelle proprement humaine. En bref : l’agriculture traite d’une alliance entre hommes et processus naturels, et c’est cette alliance qu’il convient de penser, avec une rupture radicale d’avec le paradigme industrialo-capitaliste (centré sur l’exploitation intensive de la nature réduite au statut d’une simple matière première ou d’une simple ressource).

2) Une agriculture écologique fait se rencontrer et interagir quatre grandes composantes :

a. Le savoir endogène et local de la paysannerie, transmis au sein de milieux familiaux et sociaux, de communautés. C’est volontairement que nous reprenons ici le terme de “paysannerie” : bien que, sous l’effet de l’industrialisme et de l’urbanisation, le mot “paysan” ait été dévalorisé, synonyme d’un être mal dégrossi, pré-moderne, il a en réalité une signification précise et riche. Un paysan, c’est l’habitant d’un “pays”, d’un terroir local, avec la singularité de sa terre, de son climat, de son milieu social, de sa culture, et, disons le, de ses traditions. Il est, de ce fait, souvent par héritage d’un nombre élevé de générations, le détenteur d’un savoir agricole irremplaçable, que nous qualifions d’endogène, car il est interne à un milieu social local. Et ce savoir est irremplaçable, car fruit de l’expérience, d’un très grand nombre d’épreuves pratiques et de réajustements, il est situé au plus prêt des processus naturels qu’ils rencontrent et prend en charge, sous sa responsabilité. C’est un savoir subtil, fin, ajusté, tout à fait à l’inverse de l’image dévalorisante que l’on a voulu donner des paysans. Entendons bien : peu nous importe que l’on parle de “paysans” ou d'”agriculteurs” : c’est aux personnes concernées de choisir le terme qui les désigne socialement. Mais nous le reprenons ici pour mieux signifier l’importance de cette première composante.

Insistons sur la dimension locale de ce savoir endogène. Cela ne veut pas dire qu’il soit uniquement local. Mais cela signifie qu’il se singularise, et donc acquiert sa complète pertinence, au plan local. Par exemple; si tous les viticulteurs partagent des savoirs communs, il n’empêche que tel cru, sur telle parcelle de terre, dépend d’interventions humaines, de manière de traiter la vigne, de soins, de gestes professionnels qui ont une dimension purement locale.

Il importe de souligner deux aspects immédiatement complémentaires : un savoir endogène n’est pas figé. Il évolue en permanence, au contact avec des changements (de la terre, du climat, etc;). Il est capable de réaliser ce qu’il a toujours fait : transformer des traditions en innovations, lorsque l’environnement le nécessite. Et il le fait d’autant plus facilement que, inséré dans un milieu social, collectif, il peut se confronter aux avis et expériences des autres. Ensuite : il ne s’agit en aucun cas, d’être passéiste ou anti-scientifique : les savoirs techniques et scientifiques – ceux par exemple, développés en France par l’INRA – ont pleinement leur place.

On n’en saura jamais assez sur les processus naturels et leurs mutations. Mais à une condition qu’il faut absolument respecter : ces savoirs exogènes ne doivent intervenir et agir que par l’intermédiaire des savoirs endogènes. Ils ne peuvent en aucun cas les remplacer. Ils doivent les enrichir, les élargir. En clair, il faut que soit montée une association, une coopération entre agriculteurs d’un côté, techniciens et scientifique de l’autre, dans laquelle il soit reconnu que les acteurs de premier plan restent les agriculteurs (ou mieux dit : la paysannerie).

b. La seconde grande composante est faite des écosystèmes qui abritent et font que les processus naturels peuvent avoir lieu, se reproduire et évoluer. Ceci est aussi bien vrai pour la culture que pour l’élevage. Par écosystème, nous entendons un ensemble d’interactions, fines et complexes, qui constituent l’unité dynamique entre un milieu (biotope) et les organismes vivants, animaux, végétaux et bactériens (biocénose) qui y vivent. C’est au sein de cette unité dynamique que le cœur de la production agricole a lieu.

Nous l’avons rapidement indiqué : les insectes et bactéries sont absolument indispensables à la culture des plantes. Dans la majorité des cas, on trouvera des interactions entre ces trois grands règnes du vivant que sont les animaux, les plantes et les bactéries. La terre, sa qualité, sa singularité, constitue ce milieu favorable (ou non) à cette production du vivant, qui nous servira d’aliments.

Les savoirs endogènes, enrichis et éclairés par les savoirs exogènes, s’associent à cette deuxième composante, de par les finesses des connaissances, des expériences, qui permettent, aux humains, d’intervenir de manière pertinente sur ces processus, sur cette production, en complet respect de sa singularité.

c. La troisième composante est proprement sociale : il s’agit de considérer que les “produits” d’une production agricole ne sont pas, à titre principal, des marchandises, mais des aliments et “mets” adaptés à notre propre complexion corporelle et psychologique, avec plusieurs dimensions : dimension de la santé, dimension du plaisir, dimension de l’échange social convivial, dimension symbolique. C’est là où les arts culinaires (tempérés peut être par certaines connaissances en diététique…!) peuvent être retrouvés, avec sobriété.

d. Enfin, la quatrième composante a trait au régime de propriété. Il nous semble qu’il ne faut, sur ce point, afficher aucun dogme, pour autant que ce régime de propriété favorise les combinaisons énoncées ci-dessus. Néanmoins, on peut dire que le salariat, soit direct (salarié agricole), soit indirect (quasi-fonctionnaire d’une ferme d’Etat ou quasi-esclave d’un grand domaine), est peu approprié à l’essor d’une agriculture écologique. C’est pourquoi propriété familiale et coopérative nous semblent être les meilleures, mais à condition de les intégrer dans une démocratie active, pour le moins locale, voire régionale, au sein de laquelle des discussions et échanges et une compréhension mutuelles pourraient être organisée entre agriculteurs d’un côté, habitants et bénéficiaires de ces mets et aliments de l’autre (avec un rôle d’associations éventuelles, pour la promotion et la connaissance de tel ou tel produit, de telle ou telle culture ou élevage, à définir et un appui des collectivités locales).

3) Reste bien entendu l’aspect économique.

Nous ne saurions prétendre, dans ce texte orienté sur l’écologie, traiter à fond de la dimension économique. Nous nous limiterons à deux aspects :

– quelle peut être la valeur, et donc indirectement le prix de vente, d’une production agricole écologique. On pourrait dire : il s’agit d’une valeur éthique. C’est vrai, mais c’est en même temps une pirouette. Nous poserons que la valeur ici engagée est une valeur de service , c’est-à-dire ce qu’apporte, en alimentation et en qualité de vie bonne, cette production, selon l’appréciation croisée qu’en font les producteurs (les agriculteurs) et les bénéficiaires.

Le prix de vente a une composante objective : il faut couvrir les frais que les agriculteurs engagent (avec ou non soutien d’une puissance publique), ainsi que le nécessaire pour qu’ils puissent assurer un niveau de vie décent. Mais il a aussi une composante intersubjective, qui, à sa manière, renvoie à la tradition du négoce : savoir débattre d’un prix, entre vendeurs et acheteurs, sur la base d’arguments.

Cette vieille tradition possède des qualités de souplesse, à notre avis, inégalées ! Et particulièrement bien adaptée à une production agricole dans laquelle gît une qualité du bien proposé impossible à objectiver totalement.

– Le second, qui demanderait un très long développement, relève de l’organisation des filières (de production, logistique, commercialisation…). Ici, il nous semble que la réglementation publique a un rôle irremplaçable à jouer pour équilibrer les rapports de force. Car, il faut le dire nettement, la puissance économique et financière des groupes qui contrôlent l’aval (industrie agro-alimentaire, grande distribution), voire l’amont (aliments pour animaux, etc;) est telle que les agriculteurs ne peuvent pas par eux-mêmes, même avec le soutien de populations locales jouer à jeu égal. C’est sur ce point précis qu’une réglementation et un contrôle publics sont absolument nécessaires.

Ciné-Concert au Marestaing, le 17 juillet

Vendredi 17 juillet 19h30 Ciné-Concert

MERCI DE RESERVER AU 06 58 41 99 19

Du cinéma muet, avec de la musique “en live”!

Henri Herteman nous propose un Ciné-Concert, soit l’association entre un film muet, de l’époque où le cinéma ne savait pas faire autre chose, et un musicien, lui et ses instruments, qui improvise et accompagne ce film en direct devant le public…

Le documentaire suit la vie d’un Inuk, Nanouk et de sa famille inuite alors qu’ils voyagent, recherchent de la nourriture et font du commerce dans la péninsule d’Ungava, dans la région de Port Harrison (aujourd’hui Inukjuak), au Québec.

Quand le temps renverse les évidences. Le débat sur l’A69 n’est pas clos !

Il arrive que le temps renverse les évidences. Certaines idées, longtemps tenues pour marginales, finissent par s’imposer. D’autres, qui semblaient aller de soi, perdent peu à peu leur évidence. Il ne s’agit pas de dire que les uns avaient raison et les autres tort. Il s’agit de constater qu’en vingt ans, le monde a changé, et qu’avec lui notre manière de penser l’aménagement des territoires.


La décision du Conseil d’État autorisant la reprise du chantier de l’A69 constitue, pour les opposants à cette autoroute, un revers majeur. Elle marque une étape juridique importante et appelle naturellement une réaction. Mais elle ne saurait constituer le dernier mot de cette histoire. Car elle tranche une question de droit ; elle ne répond pas à la question politique que ce projet pose depuis son origine : quel modèle d’aménagement voulons-nous pour les décennies qui viennent ?
Lorsque le débat sur la liaison Castres–Toulouse s’ouvre au milieu des années 2000, le désenclavement du sud du Tarn apparaît comme une évidence. Réduire les temps de trajet, rapprocher Castres de Toulouse, favoriser les échanges économiques : rares sont ceux qui contestent alors la logique générale d’un développement fondé sur l’accélération des déplacements. Pourtant, dès cette époque, d’autres voix se font entendre. Elles ne se contentent pas de refuser une autoroute. Elles interrogent le modèle de territoire qu’elle traduit. Pourquoi les habitants doivent-ils parcourir chaque jour des dizaines de kilomètres pour travailler, étudier, se soigner ou accéder aux services publics ? Pourquoi les activités essentielles s’éloignent-elles toujours davantage les unes des autres ? Et si le véritable désenclavement consistait moins à accélérer les déplacements qu’à réduire les besoins de déplacements contraints ?
Ces interrogations paraissent alors périphériques. Elles le sont si peu qu’elles trouvent leur place dans les cahiers d’acteurs du débat public de 2009-2010. L’un d’eux posait une question qui pouvait sembler iconoclaste : “Suffit-il de désenclaver le sud du Tarn ? Non, il faut relocaliser l’économie !” Quinze ans plus tard, cette formule résonne d’une manière singulière. Ce qui apparaissait comme une intuition minoritaire rejoint aujourd’hui des préoccupations largement partagées : souveraineté alimentaire, relocalisation des activités, réindustrialisation, sobriété foncière, développement du ferroviaire, préservation des terres agricoles ou résilience des territoires.
Le paradoxe est là. Le projet autoroutier est demeuré fidèle à la logique qui l’a vu naître. Mais le monde, lui, a profondément changé. Les crises sanitaire, climatique et énergétique, les tensions sur les chaînes d’approvisionnement, la question de la souveraineté alimentaire ou encore les difficultés d’accès aux services publics ont déplacé le centre de gravité du débat. Elles nous conduisent à regarder autrement ce que signifie “développer un territoire”. Car un territoire n’est pas seulement un espace que l’on traverse plus vite. C’est d’abord un lieu où l’on vit. Un lieu où l’on travaille, où l’on apprend, où l’on se soigne, où l’on produit, où l’on crée des liens et où s’exerce la citoyenneté. Lorsqu’il faut parcourir chaque jour des distances toujours plus grandes pour accomplir ces actes essentiels, la vitesse ne résout qu’en partie le problème : elle en accompagne les conséquences sans toujours interroger les causes. C’est pourquoi le débat sur l’A69 dépasse depuis longtemps la seule question d’une infrastructure. Il met en regard deux conceptions de l’aménagement du territoire. L’une continue de privilégier la fluidité des flux et l’intégration aux grandes dynamiques métropolitaines. L’autre considère que le véritable développement consiste aussi à rapprocher les fonctions essentielles de la vie quotidienne, à préserver les ressources locales, à renforcer les services de proximité et à construire des territoires plus autonomes et plus résilients.
Depuis près de vingt ans, Confluences 81 accompagne ce débat. Non par goût de la controverse, mais parce que les choix d’aménagement engagent durablement l’avenir d’un territoire. Au fil des années, notre journal a rendu compte des mobilisations, des analyses, des recours et des propositions alternatives. Cette continuité témoigne d’une conviction : les grands projets d’infrastructure méritent mieux qu’une opposition entre “pour” et “contre”. Ils invitent à réfléchir collectivement à la société que nous voulons construire.
Le Conseil d’État a rendu sa décision. D’autres procédures pourront peut-être encore être engagées, notamment à l’échelle européenne. Mais quelle que soit leur issue, elles ne refermeront pas le débat de fond.
Car la véritable question demeure. Voulons-nous continuer à organiser nos territoires autour de déplacements toujours plus nombreux et toujours plus rapides ? Ou voulons-nous construire des territoires où l’essentiel, – l’emploi, les soins, l’école, les services publics, les commerces, les lieux de décision -, soit davantage rapproché des habitants ?
L’histoire de l’A69 est sans doute celle d’une autoroute inutile et controversée. Mais elle est aussi, peut-être surtout, celle d’un lent renversement des évidences.
C’est cette histoire-là qui, aujourd’hui, ne fait que commencer.

A69 et au-delà : comment habiter un territoire sans le traverser en permanence ? (article complété*)

  • Le passage devant le Conseil d’Etat (et l’argumentation “hors-sol” produite par le rapporteur public) nous ont amené à modifier quelque peu le texte initial  


Le projet d’autoroute A69 est souvent présenté comme une réponse simple : relier plus vite Castres à Toulouse, fluidifier les déplacements, “désenclaver” le territoire. Cette présentation laisse pourtant dans l’ombre une question plus fondamentale : pourquoi ces déplacements sont-ils devenus si longs, si fréquents et si indispensables ?
Entre Castres et Toulouse, comme dans de nombreux territoires, les distances ne sont pas seulement géographiques. Elles résultent d’une organisation progressive de l’espace : concentration des emplois dans quelques pôles, éloignement des services publics, disparition de certaines activités locales, centralisation des décisions économiques et administratives. Dans ce contexte, une autoroute destinée à raccourcir les temps de trajet ne supprime pas la dépendance aux déplacements. Elle l’accompagne. Elle permet de continuer à vivre dans un territoire où les fonctions essentielles sont dispersées, sans remettre en cause les mécanismes qui ont produit cette dispersion. Le débat se trouve alors enfermé dans une alternative réductrice : accepter la situation existante ou accélérer davantage la circulation des personnes et des marchandises pour la rendre supportable. La vitesse apparaît comme la solution. Pourtant, cette recherche permanente de fluidité ne répond pas seulement aux besoins des habitants. Elle correspond aussi à un modèle de développement fondé sur l’intensification des échanges, la mise en concurrence des territoires et l’extension continue des marchés. Dans cette logique, les territoires tendent à être considérés moins comme des lieux de vie que comme des espaces de circulation, de production et de consommation.
Une autre question permet de sortir de ce cadre : comment habiter un territoire sans avoir besoin de le traverser en permanence pour y vivre ? Habiter un territoire, aujourd’hui, ressemble souvent à une vie fragmentée. Les lieux essentiels de l’existence sont séparés : travail, soins, école, achats, démarches administratives, rencontres. Entre ces lieux, les trajets deviennent une contrainte quotidienne. La mobilité cesse d’être un choix pour devenir une obligation. Le territoire n’est plus un espace de vie cohérent ; il devient un espace de circulation.
Ce basculement ne relève pas du hasard. Il résulte d’un mode d’organisation dans lequel les lieux de travail, de soin, d’étude et de décision sont progressivement éloignés les uns des autres. Chaque activité est localisée selon des critères d’efficacité économique, de concentration ou de rentabilité, avec une attention souvent secondaire portée à la vie quotidienne des habitants. La distance apparaît alors comme une donnée naturelle. Elle est pourtant produite par une succession de décisions qui éloignent les lieux essentiels les uns des autres. Plus cette organisation se renforce, plus elle exige de déplacements. Et plus elle exige de déplacements, plus elle justifie la création de nouvelles infrastructures destinées à rendre ces distances supportables. Un cercle se met en place : l’éloignement produit la mobilité contrainte, laquelle appelle toujours davantage d’investissements pour accélérer les flux.
Cette dynamique crée une dépendance silencieuse aux trajets, aux réseaux techniques et aux grandes infrastructures énergétiques. Elle renforce également la dépendance à des choix effectués loin des territoires concernés, dans un système où les décisions majeures d’aménagement, de financement ou de développement échappent souvent aux habitants.
Les conséquences sont bien connues : artificialisation des sols, fragmentation des milieux naturels, nuisances sonores, pollution, consommation d’énergie, mais aussi temps de vie absorbé par les trajets et fatigue quotidienne devenue progressivement banalisée. Les coûts humains, sociaux et écologiques sont supportés localement tandis qu’une partie importante des bénéfices se concentre dans les centres de décision économiques et administratifs. Les territoires deviennent alors moins des lieux à habiter que des espaces à aménager, traverser, rentabiliser ou adapter à des stratégies définies ailleurs. Face à cela, la question des transports change de nature. Elle ne porte plus seulement sur les moyens de déplacement. Elle renvoie à la manière dont un territoire est organisé.
Les débats récents autour de l’A69 illustrent bien cette difficulté. Devant le Conseil d’État, les discussions ont notamment porté sur la question de savoir si le projet répondait à une “raison impérative d’intérêt public majeur” susceptible de justifier les atteintes à l’environnement et aux espèces protégées. Les partisans de l’autoroute invoquent le désenclavement, l’attractivité économique, la sécurité et la réduction des temps de trajet. Les opposants contestent que ces bénéfices soient suffisants pour justifier les dommages environnementaux et mettent en doute l’ampleur réelle des avantages annoncés.
Derrière cette controverse juridique apparaît une interrogation plus profonde : qu’appelle-t-on aujourd’hui l’intérêt public ? Réduire les temps de trajet, accélérer les flux économiques et renforcer l’attractivité d’un territoire constituent-ils nécessairement un intérêt collectif majeur ? Ou l’intérêt public pourrait-il également être recherché dans la réduction des déplacements contraints, le maintien des services de proximité, la préservation des terres agricoles et des milieux vivants, ainsi que dans la capacité des habitants à maîtriser davantage les conditions de leur existence quotidienne ? La discussion porte principalement sur l’utilité d’une infrastructure destinée à raccourcir les trajets. Elle interroge rarement les choix d’aménagement qui rendent ces trajets nécessaires.
La question pourrait être posée autrement : non pas seulement comment circuler plus vite entre des lieux éloignés, mais comment réduire les distances imposées dans la vie quotidienne. Deux logiques s’opposent alors. La première organise la vie autour de la séparation des fonctions et de la circulation permanente. Elle accepte l’éloignement comme point de départ et cherche à le compenser par la vitesse. La seconde part d’un autre principe : rapprocher ce qui structure la vie quotidienne, réduire les distances imposées, limiter les déplacements contraints sans enfermer les habitants dans un espace fermé. Dans la première logique, les déplacements imposés tendent à augmenter sans cesse. Dans la seconde, ce sont les besoins réels de la vie quotidienne qui déterminent les déplacements nécessaires.
C’est ici qu’un projet comme l’A69 devient révélateur. Il ne s’agit pas seulement d’une infrastructure de transport. Il traduit un choix d’organisation du territoire privilégiant l’accélération des échanges, la concentration des activités et l’adaptation des espaces aux impératifs de compétitivité et de croissance. Ce type de projet mobilise des moyens publics considérables pour accompagner une organisation économique qui tend à allonger les distances quotidiennes tout en cherchant à en réduire les effets par la vitesse. L’A69 n’apparaît alors plus seulement comme une réponse à des besoins de mobilité. Elle participe d’un modèle d’aménagement qui considère l’augmentation des flux comme une solution, là où d’autres approches chercheraient d’abord à réduire les déplacements contraints eux-mêmes.
Et si l’on partait de la vie réelle des habitants ?
Dans un territoire pensé autrement, la première question ne serait pas celle du temps gagné d’un lieu à un autre, mais celle des distances imposées dans la vie quotidienne. Les habitants, les usagers, les travailleurs, les associations et les élus locaux pourraient partir de situations concrètes : trajets obligés, services éloignés, activités concentrées, temps de vie absorbé par les déplacements. Certaines activités pourraient être rapprochées des lieux de vie sans chercher à tout centraliser ni à tout uniformiser. Des services publics pourraient retrouver une présence de proximité. Des espaces de travail partagés pourraient être développés là où les besoins sont les plus forts. Des coopérations entre communes pourraient permettre d’organiser certaines fonctions essentielles à une échelle plus locale.
Les déplacements ne disparaissent pas. Leur nature change. Une partie des trajets contraints diminue, d’autres deviennent occasionnels, d’autres encore s’organisent différemment. Dans cette perspective, les transports ne dictent plus l’organisation du territoire. Ils deviennent un outil au service d’une vie quotidienne plus simple, plus autonome et plus choisie.
Habiter un territoire sans le traverser en permanence ne signifie pas se replier sur soi. Cela signifie cesser d’organiser la vie autour de distances qui imposent leurs contraintes. Un territoire habitable n’est pas celui où l’on circule le plus vite. C’est celui où l’existence quotidienne ne dépend pas d’un enchaînement permanent de trajets. L’enjeu dépasse donc largement la question d’une autoroute. Il touche à une manière d’habiter, de décider et d’organiser la vie collective.
Le véritable désenclavement ne consiste pas à traverser un territoire plus vite. Il consiste à permettre à celles et ceux qui l’habitent d’y vivre pleinement : y travailler, s’y soigner, y apprendre, s’y rencontrer, y décider et y construire des projets de vie sans dépendre toujours davantage de la vitesse, de l’éloignement ou des infrastructures destinées à les rendre supportables.
La question de l’A69 nous renvoie ainsi à un choix de société. D’un côté, la poursuite d’un modèle fondé sur l’accélération des flux, la concentration des activités et la mise en concurrence des territoires. De l’autre, la construction de territoires plus autonomes, plus solidaires, plus démocratiques et plus respectueux du vivant, où les besoins des habitants priment sur les seules exigences de rentabilité. Il n’y a pas d’un côté la fin du mois et de l’autre la fin du monde. Les difficultés sociales, la fragilisation des services publics, les inégalités territoriales et la dégradation des équilibres écologiques procèdent souvent de logiques communes. Les luttes pour la justice sociale, la défense du vivant, l’accès aux services publics, la démocratie locale ou la maîtrise collective des ressources ne s’opposent pas : elles se rejoignent.
Face à l’A69 et au monde qu’elle accompagne, il ne s’agit donc pas seulement de résister. Il s’agit aussi de construire. Construire des solidarités, des coopérations locales, des communs et des formes renouvelées de démocratie permettant aux habitants de reprendre prise sur les choix qui façonnent leur territoire.
.L’enjeu n’est pas seulement d’empêcher une autoroute de plus. Il est d’ouvrir la voie à une autre manière d’habiter les territoires, de produire, de décider et de vivre ensemble.
Une voie d’émancipation, de justice sociale, de responsabilité écologique et de démocratie réelle.
Non pour rendre supportable un modèle à bout de souffle, mais pour construire patiemment les conditions d’un monde plus habitable.