Violence politique individuelle : comment répondre ?

Les élections législatives françaises de 2024 furent l’occasion de plus de cinquante incidents violents entre protagonistes. J’ai l’insigne honneur d’avoir été, bien involontairement je m’en excuse, l’objet de l’un d’entre eux à l’âge de 74 ans. Que faire en de telles circonstances inattendues où vous vous retrouvez menacé puis frappé inopinément, pour la première fois de votre vie, dans un bureau de vote où vous êtes venu innocemment, niaisement, pour tenter de vous rende utile ?

Voici, deux ans plus tard, l’état résumé de mes réflexions sur ce thème.

Tout d’abord, ne pas répondre par la violence, ce qui serait vécu comme une « symétrie ». En effet, tout pugilat, quel qu’en soit l’initiateur, renverra encore davantage dos à dos les protagonistes sans que l’on souhaite s’interroger sur l’initiateur de cet échange de bons procédés. Ainsi, par principe, une myriade de coups entre militants politiques aboutira à un signe d’égalité entre les deux parties en présence. En l’espèce, des personnes présentes ont empêché physiquement la personne violente d’aller plus avant dans son assaut. Parfait.  

Vous pouvez appeler les forces de l’ordre pour qu’elles constatent les faits. Savoir toutefois que la police nationale ne peut pas pénétrer si facilement dans un bureau de vote ; ce n’est pas le cas pour la police municipale. Manque de chance pour moi, la police municipale étant placée sous hiérarchie, elle a obtempéré à la décision du président du bureau de vote qui se trouve être… le premier adjoint à la mairie. Risible que je me sois retrouvé exclu du bureau alors que mon agresseur y était maintenu. Vrai qu’il s’était présenté comme apolitique et ami de Madame le Maire. Assurément un certificat d’innocence !

Au soir de cette élection, vous pouvez, à l’instar de ma démarche, appeler au calme afin que personne ne se lance dans une réaction inappropriée qui donnerait raison, ou au moins excuserait, les paroles et surtout les gestes de votre agresseur. C’est ce que je fis sur la place de ma ville en présence de soutiens de la liste électorale qui avait ma préférence.

Le recours à une plainte en commissariat de police est indispensable car cette situation relève du code de procédure pénale. Ce qui fut fait dès le lendemain. Vous obtiendrez, probablement rapidement, une entrevue avec un Officier de Police Judiciaire (OPJ) qui enregistrera votre plainte. Attendez-vous éventuellement à une personne, qui, même pleine du désir de bien faire, ne comprend pas bien comment les faits se sont déroulés car ils sont plus complexes que vous ne le pensez. Vrai que la culture politique n’est pas forcément répandue dans notre jeunesse, quelle que soit sa profession. Vous relirez donc ce que votre auditrice aura soigneusement consigné. Comme vous ne voulez pas trop l’importuner, car elle est dévouée et à votre écoute, vous risquez de laisser passer un écrit approximatif.

Faut-il expliquer les faits auprès de la presse locale ? Vous pourriez vous en dispenser en pensant que vous ne voulez pas saisir le « tribunal médiatique » au détriment du tribunal de la République ; erreur de ma part. La partie adverse a fait publier dès le lendemain un communiqué incroyablement mensonger reprenant intégralement les assertions de mes adversaires politiques. Par exemple, j’aurais émis des menaces, en particulier d’en venir aux mains, ce qui ne fut jamais le cas. Pire, l’article est paru en version électronique et pourra être consulté par n’importe quel employeur à l’avenir. Heureusement, je suis en retraite, toutefois autoentrepreneur, donc employé ponctuellement, en particulier par des structures de soins, par exemple dans la prévention de… la maltraitance envers les personnes âgées. Aïe ! Faut-il solliciter en l’espèce le conseil d’une ou d’un avocat ? Assurément ! Le problème, c’est qu’il convient d’abord de rémunérer un avocat spécialisé dans les droits de la presse afin d’obtenir un rectificatif refusé d’emblée et obstinément. Il n’y a pas d’avocat spécialisé dans ma ville ; deux sont présents à Toulouse, grande ville la plus proche. La note sera salée, sachez-le ! De plus, les avocats locaux sont occupés à des affaires plus graves et sont eux aussi tentés de penser que la testostérone était un peu trop présente par ce beau jour bien chaud du début de l’été 2024. Et que le temps fera son effet sédatif, voire amnésiant. Des benzodiazépines en somme.

Alors, vous allez commencer à patienter. Soyez persévérant ! Ne vous attendez pas à une réponse rapide, la Justice est débordée, comme vous le savez. Deux ans plus tard, vous attendez toujours la décision du Procureur de la République.

Entre temps, vous avez demandé et obtenu de voter dans une autre commune afin de ne pas vous retrouver devant votre agresseur. Encore faut-il que votre situation corresponde à des conditions strictes. Ce fut mon cas.

Vous allez ensuite contacter l’association d’aide aux victimes pour savoir si une médiation pénale ne pourrait pas faire l’affaire. En effet, vous pouvez vous contenter de la simple reconnaissance de la vérité des faits par votre agresseur ; dans ce but, de simples excuses seraient suffisantes. Que nenni, ce n’est pas vous qui déciderez d’une telle conciliation ! Comme il s’agit d’une plainte au pénal, seul le Procureur de la République est en mesure de débloquer la situation.  Donc lettre recommandée avec accusé de réception à Monsieur le Procureur de la République.

Bon, si vous ne savez pas comment occuper votre retraite, j’ai encore un conseil à vous prodiguer. Il n’est pas très médical comme l’étaient ceux de ma carrière professionnelle : faites-vous agresser, de préférence par l’extrême droite ou la droite dure de votre ville ! Vous aurez peut-être des soucis, mais ceci vous donnera au moins un objectif dans la vie. Il parait que c’est très important quand on est parvenu à un certain âge. Parole de gériatre.

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© La Dépêche du Midi

Suite au prochain numéro.

Article publié sur le “blog de Médiapart” de l’auteur : Bernard PRADINES