Catalogne : Lettre au distingué juge Llarena

DISTINGUIDO SEÑOR,

Pour justifier son coup d’Etat du 2-Décembre, le « prince-président », de funeste mémoire, avait, dans une formule célèbre, remercié la France d’avoir compris qu’il n’était « sorti de la légalité que pour entrer dans le droit ». Il fallait oser. Encore cela dénotait-il une prise de conscience (bien hypocrite je vous le concède) que ce qui avait été commis était difficilement défendable, et une pathétique – sinon louable ! – tentative de se raccrocher aux branches.

Vous même, distinguido señor Llarena, n’avez point de tels scrupules. Il faut vous en féliciter.

Ne vous embarrassant guère du droit (qu’aurait à faire le droit dans un procès politique ?), vous ne sortez de la légalité que pour patauger dans l’arbitraire. Vous venez d’en faire l’aveu, presque ingénu, en justifiant le mauvais sort qu’il vous plaît de réserver à Jordi Sanchez, que le Parlement de Catalogne persiste, vaille que vaille, à proposer à la Présidence de la Generalitat… précisément par votre opposition à ce qu’il s’y présente !Ainsi, avec ses gros sabots, la politique confesse sans rougir son rôle primordial dans la judiciarisation du processus d’indépendance de la Catalogne. Exit les codes, exit la loi, vous reconnaissez, monsieur le Juge, et donnez à savoir à tous, que vous n’êtes que l’instrument servile entre les mains du gouvernement central.

N’en rougissez point, vous êtes en bonne compagnie. De nombreux magistrats ont fait, avant vous, un choix tout similaire. Notre propre histoire n’en est pas exempte, dont la Grande Révolution a longtemps glorifié le nom de l’inénarrable Fouquier-Tinville… comme l’URSS, un siècle et demi plus tard, celui du bienveillant procureur Vychinski. Pardonnez-moi, monsieur le Juge, de choisir bien malgré moi deux personnalités presque emblématiques de l’histoire dite « progressiste ».

Aucune inquiétude, il y en eut dans « l’autre camp ». Vous plairait-il davantage, monsieur le Juge, de vous retrouver sur la même sellette que le regretté Roland Freisler ?

Mais baste, certains vont hurler à l’outrance, à l’exagération, à la démesure. Je les entends déjà, et partage leur indignation : enfin, tout de même, le gouvernement de Manuel Rajoy n’est pas comparable à celui du III° Reich (qui, entre nous soit dit, a livré à la police espagnole Lluis Companys, en 1940… ce qui nous fait un joli parallèle !). J’en suis bien d’accord et je fais amende honorable, monsieur le Juge. Voyez comme je suis bon garçon.

Reconnaissez cependant que vous m’y poussez fermement, tant il est évident que le Code pénal ne vous est non seulement d’aucun secours, mais d’une bien insupportable contrainte, pour poursuivre, bâillonner, emprisonner des gens qui n’ont rien fait d’autre que de ne pas complaire à ceux qui vous susurrent leurs ordres et vous suggèrent que, leur prêtant l’oreille, un glorieux avenir nous attend.

Pourtant que veulent-elles ces personnes que vous emprisonnez, entravez, poussez à l’exil, tourmentez ?

Elles ne veulent que la liberté, non pour eux mais pour leur peuple, qui s’appelle le peuple catalan, monsieur le Juge, que cela vous plaise ou non.

Elles ne veulent que l’application d’un principe pluriséculaire, que l’Etat dont je suis ressortissant a longtemps défendu avant de le jeter aux orties pour ne pas déplaire à son voisin : celui de l’autodétermination des peuples (à moins que chez vous non plus les « peuples » n’existent pas ?).

Ils ne veulent que l’application d’un programme électoral qui a été soumis aux plus hautes autorités de votre Etat, avant les élections de septembre 2015, sans que celles-ci y trouvent à redire alors même qu’y figurait la possibilité d’engager la Catalogne sur la voie de l’indépendance.

Aussi monsieur le Juge, distinguido señor Llarena, n’en doutez pas. Du fait de votre action, de cette incroyable injustice dont vous vous rendez coupable jour après jour avec une opiniâtreté presque digne d’éloge, le menton levé et le regard inflexible comme aux plus belles heures, l’Histoire avec un grand H retiendra votre nom. Longtemps. Très longtemps. Comme ceux que j’ai cités plus haut.

Pour en pleurer. Ou pour en rire.

Jérôme V.

 

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