Christine de Pizan

110 page 16 B 8  Christine de Pisan (1364-1430)L’autonomie par l’indépendance économique.

 

Dans un système sociétal où l’autonomie et l’émancipation sont permises grâce à l’indépendance économique, les personnes écartées des emplois rémunérateurs sont, de fait, reléguées à l’impossibilité de subvenir d’elles-mêmes à leurs propres besoins.

Les femmes ont longtemps été tenues à l’écart des emplois rémunérateurs (mais nombre d’entre elles étaient affectées aux travaux domestiques, agricoles… non rémunérés) ce qui est une des raisons de leur mise sous tutelle par les hommes.

Le fait d’exclure les femmes de l’accès à l’instruction (exceptés quelques filles de la noblesse) les a maintenu dans une forme d’ignorance des savoirs, des sciences et des techniques et les a ainsi éloignées des emplois nécessitant de telles connaissances. Cela permet de justifier leur relégation parmi les êtres considérés « inférieurs » incapables d’assumer de hautes fonctions dans la société, aussi bien dans les domaines économiques, politiques, militaires, cléricaux, artistiques…

Bien longtemps avant l’entrée de la 1ère femme à l’Académie Française*, une femme vivait déjà de sa plume en France. Il s’agit de Christine de Pizan.

Née à Venise en 1364, elle arrive en France vers l’âge de 4 ans avec son père, médecin et astrologue, appelé à la cour par le roi Charles V. Là, elle bénéficie de l’éducation minimaliste donnée aux jeunes filles de la noblesse qu’elle semble compléter par la lecture de philosophes, de poètes et autres érudits.

Mariée à l’âge de 15 ans avec un jeune notaire (de 10 ans son aîné) elle se retrouve veuve à 26 ans ! Avec 3 enfants, sa propre mère et une nièce à charge, elle se retrouve dans une situation qu’elle n’a jamais connu ! Elle choisi de ne pas se remarier et s’engage dans la carrière « d’homme de lettres » (!), en commençant par écrire des poésies lyriques. Ses poèmes semblent émouvoir des gens de la Cour, notamment, Jean de Berry (fils du roi Jean II) et le Duc Louis 1er d’Orléans (frère du Roi Charles VI) qui lui font bénéficier de quelques protections.

Rassurée par sa situation matérielle, elle s’accorde le droit d’écrire sur plusieurs sujets, notamment pour rappeler le rôle social des femmes, qui sont souvent mères, dans leur rôle d’éducatrices et de diffusion de valeurs morales et des règles de vie.

Elle entreprend ensuite un débat avec les intellectuels de son temps (Jean de Gerson…) à propos du « Roman de la Rose » (un poème sur les mœurs prétendument amoureux de ce temps là ; écrit à deux mains : d’abord par Guillaume de Lorris, en 1235, poursuivi par Jean de Meung vers 1270). Elle écrit à ce sujet « Dit de la Rose », en 1402, dans lequel elle expose sa critique des rôles amoureux définis dans ce roman. Elle remet en cause ce qu’on appelle l’amour courtois ainsi que les rôles imposés aux femmes, surtout leur subordination dans la société française et la quasi-obligation faite aux femmes de se marier pour pouvoir survivre.

La lecture de l’ouvrage « Les Lamentations de Mathéole » (de Matthieu de Boulogne « Mathéole ») eut sur elle un effet percutant. Je la cite : « (cette lecture) me plongea dans une rêverie qui me bouleversa au plus profond de mon être. Je me demandais quelles pouvaient être les causes et les raisons qui poussaient tant d’hommes, clercs et autres à médire sur les femmes. (…) accablée, je me lamentais que Dieu m’ait fait naître dans un corps de femme (…) »

Elle entre ensuite dans un délire mystique où elle dit voir 3 dames couronnées, qui sont en fait des allégories : la Raison, la Droiture et la Justice qui lui parlent… De ses rêveries elle décide d’écrire « La Cité des Dames », sur une ville où les femmes ont le pouvoir de décider ; où elles ont le pouvoir politique…

Elle ne remet pas pour autant en cause ni les hiérarchies sociales, ni la division de la société en classes, en castes… Car on peut noter dans cette société idéalisée par Christine de Pizan, la suprématie des femmes de la noblesse, malgré son désir de voir une cité où les femmes de toutes conditions vivraient épanouies…

À ma connaissance, elle ouvre ainsi le premier débat féministe en France ! Ainsi, je considère Christine de Pizan comme une proto-féministe**, même si j’ai conscience que Christine de Pizan met en avant des valeurs qu’elle considère féminines, telles la chasteté et la patience, qui sont loin d’être des notions d’émancipation féministe !

En 1418, lors de la période de la guerre de 100 ans que certain-es historien-nes nomment « la Terreur Bourguignonne », elle se réfugie dans un monastère, d’où elle écrit en 1429 « Ditié*** pour Jeanne d’Arc », son dernier ouvrage. Christine de Pizan meurt l’année suivante.

Christine de Pizan est, à ma connaissance, la 1ère femme française à vivre de son art, en France (prostituées mises à part). Elle montre la voie à celles qui veulent s’émanciper de la tutelle masculine en prouvant qu’on peut être une « Femme de lettres » !

Patrice K

 

* Marguerite Yourcenar (1903-1987), femme de lettres étasunienne d’origine belge. Le 6 mars 1980, elle entre à l’Académie française et devient ainsi la 1ère femme à accéder à ce poste honorifique.

** Proto-féministe : « avant le féminisme ». Terme qui désigne les personnes, les revendications et les luttes pour les droits des femmes avant 1830.

*** Ditié : au Moyen Âge, désigne un poème sur un sujet précis.